Un spectacle n'est pas un produit frais
- Anne-Gaël Gauducheau
- 1 juil.
- 3 min de lecture
On entend souvent parler de « production », de « diffusion », de « produit culturel », de « filière ». Les artistes seraient des producteurs, les spectateurs des consommateurs.
Nous employons parfois ces mots nous-mêmes. Parce qu'il faut bien parler la langue des dossiers, des appels à projets, des tableaux Excel.
Et pourtant… Un spectacle n'est pas un produit.
Pour tenter de convaincre les décid·eu·rices, on a calculé l'impact économique du spectacle vivant. Les spécialistes ont démontré que 1 euro investi dans la culture en rapporte 6 à la collectivité, que les festivals font vivre les territoires, que le spectacle vivant crée des emplois, des restaurants pleins, des hôtels occupés, des trains remplis.
Tout cela est vrai.
Mais ce n'est pas la bonne manière d'en parler.
Car un spectacle ne sort pas d'une usine.
Il naît.
Il ressemble beaucoup plus à une graine qu'à un produit.
D'abord, il y a un trouble. Une question qui ne vous quitte plus. Une histoire qui revient dans les rêves. Une rencontre. Une image. Une sensation. Un désir...Imperatif.
Puis vient le temps de la gestation.
On lit. On marche. On raconte à quelques ami·es, on abandonne, on reprend. On croit avoir trouvé. On s'aperçoit qu'on n'a rien compris. On recommence....
Le spectacle travaille autant l'artiste que l'artiste travaille le spectacle.
Dans le conte, ce mouvement est particulièrement visible.
Nous passons sans cesse du laboratoire à la scène, puis de la scène au laboratoire. Nous racontons une histoire devant un public, nous observons où elle respire, où elle résiste, où elle surprend. Le lendemain, nous la transformons. Quelques semaines plus tard, nous la racontons autrement.
Le public n'arrive pas à la fin du processus.
Il en fait partie.
Il devient un compagnon de recherche.

C'est pourquoi il est si important qu'un festival accueille des spectacles en gestation.
Au Festival des Héroïnes, plusieurs propositions sont encore en train de naître. Certaines ont déjà une forme. D'autres cherchent encore leur voix. Toutes ont besoin d'être rencontrées.
Parce qu'un spectacle vivant ne grandit pas seulement dans un studio de répétition, mais dans la rencontre.
Parfois, cela prend des années: 8 ans, 10, 14...
Je pense à ces immenses récits que quelques conteu·r·ses ont décidé d'habiter un jour, dans l'atelier Fahrenheit 451 dirigé par Bruno de la Salle. Catherine Ahonkoba, Martine Tollet, Nathalie Le Boucher, Paule Latorre… et moi-même. Nous pensions travailler une épopée.... Hé, Hé, Hé... En réalité, c'est elle qui nous travaillait. Les histoires nous déplaçaient. Elles demandaient du temps. Elles nous obligeaient à devenir d'autres personnes pour pouvoir être racontées.
Comment accélérer cela ?
On ne demande pas à un arbre de pousser plus vite parce que le calendrier de production l'exige.
On ne demande pas à un enfant de naître trois mois plus tôt parce que le budget est bouclé.
Le spectacle vivant obéit moins aux logiques de la production qu'aux logiques du vivant.
Il lui faut du temps, des rencontres, de la nourriture, des détours, des aller-retours.
Et c'est précisément pour cela qu'il est vivant.
Lorsque vous venez voir un spectacle en gestation, vous n'achetez pas un produit inachevé.
Vous participez à une naissance.
Vous aidez une œuvre à trouver sa forme.
Et, souvent, sans même vous en rendre compte, vous repartez un peu changé.
C'est peut-être cela, le véritable miracle du spectacle vivant.
Il ne produit pas seulement des spectacles.
Il produit davantage de vivant.
"Mais comment vous savez", spectacle de Aurele Salmon, le 16/06/26. L'intention de la chanteuse? Rendre compte des aventures et petits miracles nés du dispositif Histoires au bout du fil.
"J'aime pas que tu seras mort", spectacle en création de Anne-Gaël Gauducheau. La proposition de la conteuse est d'honorer les (grandes) questions des (petits) enfants. Séance du 30/06/26 pour les enfants des maternelles de Bellevue et leurs enseignantes qui ont bien voulu se prêter au jeu d'être "spectact·eu·rices test"

























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