top of page
Rechercher

Peut-être que je suis vieille

  • Photo du rédacteur: Anne-Gaël Gauducheau
    Anne-Gaël Gauducheau
  • 10 juin
  • 4 min de lecture

...et peut-être "qu'être vieille" ne se joue pas vraiment à la raideur des articulations, mais plutôt au moment où l'on cesse de croire qu'il faut être souple avec tout.



Je m'apelle Anne-Gaël Gauducheau.

Artiste conteuse, je chemine depuis plus de trente ans avec (entre autres) la Compagnie La Lune Rousse et je programme le festival Heroïnes de 7 lieux .

C'est moi qui ait eu l'idee du thème de l'édition 2026: "honorer les vieilles dans les contes"... parce que je me suis sentie vieillir, cette année.


A quoi j'ai senti ça?

Bon...les bouffées de chaleur, oui... mais aussi une capacité nouvelle à faire le tri entre ce qui est important et ce qui ne l'est pas.

Je me suis sentie devenir beaucoup plus fluide sur une foule de petites choses: je laisse tomber quelques querelles d'ego, des détails d'organisation, des ambitions inutiles qui franchement, n'ont pas grande importance. Mais il y a aussi des endroits où je n'ai plus envie de me plier en quatre et de céder sur l'essentiel.


Parce que je connais le prix des choses.

Je sais ce qu'il faut de travail, de réunions, de dossiers, de kilomètres, de coups de téléphone, d'énergie et parfois d'inquiétude pour faire naître un espace où des êtres humains peuvent simplement se rencontrer et rever ensemble.


Depuis six ans, le Festival Héroïnes de 7 lieux accomplit ce petit miracle: dans un quartier populaire de la métropole nantaise, des artistes viennent de toute la France et une vingtaine d'associations, de groupes d'habitants et de partenaires construisent une aventure commune. Ce n'est pas un festival qui descend sur un territoire comme une caravane publicitaire. C'est un festival qui pousse dans un quartier, avec ses habitants. En soi, c'est déjà une gymnastique.


Mais il y a davantage.

Depuis six ans, ce festival travaille à changer le regard porté (par ses habitants et par ses visiteurs) sur le quartier: Il travaille aussi à changer le regard porté sur les femmes en general (celles de Bellevue en particulier) mais aussi sur les héroïnes et les personnages féminins des contes.

Car les contes ont souvent subi le même traitement que l'Histoire avec un grand H : les femmes puissantes, intelligentes, stratèges, combattantes, guérisseuses, aventurières, perséverantes ont été peu à peu effacées, simplifiées, domestiquées. On leur a préféré des figures plus sages, plus silencieuses, plus décoratives à la Disney.


Avec la Cie La Lune Rousse et les artistes invité·e·s, nous avons choisi de faire entendre les autres: celles qui traversent les forêts, celles qui négocient avec les monstres, celles qui sauvent leurs frères, celles qui gouvernent, celles qui refusent la fatalité, celles qui inventent.

Et après les spectacles, nous prenons le temps de parler.

Être d'accord. Ne pas être d'accord. Écouter. Argumenter. Se laisser déplacer.


Nous ne voulons pas fabriquer des consommateurs de culture. Nous essayons de créer des spect'acteurs et des spect'actrices : des personnes qui regardent, pensent, discutent et prennent leur part du récit commun.


Aujourd'hui, j'ai pourtant envie de dire que je suis fatiguée.

Je m'appelle Anne-Gaël Gauducheau, j'ai d'abord travaillé dans des structures de Danse-Theatre, puis de Theatre Contemporain, puis de Litterature Orale... Et je depuis plus de 30 ans, je regarde les budgets culturels fondre, et nos conditions de travail se dégrader.

Je regarde des équipes artistiques faire toujours plus avec moins.


Je regarde des artistes envoyés tous les fronts, avec des doubles-triples contraintes, et je vois qu'ils doivent -que nous devons- en plus sans cesse justifier de notre utilité. Je suis lassée de devoir dire que partout en Europe, des recherches montrent que:

-1 euro investi dans la culture en rapporte 6

-Les pratiques artistiques renforcent la santé mentale, diminuent l'isolement et favorisent la cohésion sociale. Les institutions de santé publique elles-mêmes parlent désormais de l'art comme d'un levier de prévention et de mieux-être collectif.

Parce que sur le terrain, nous le savons depuis longtemps.


Nous savons qu'un enfant qui rencontre une parole symbolique rencontre aussi une possibilité pour sa propre vie. Nous savons qu'une discussion après un spectacle peut changer un regard sur son voisin, qu'une femme qui entend une héroïne de conte tenir tête à un Roi, à une Bête ou à un Destin peut se sentir soutenue dans ses luttes quotidiennes, et qu'un quartier où l'on chante, où l'on raconte, où l'on débat est un quartier où l'on se parle encore.


Évidemment, l'art n'empêche pas les violences. Mais il permet d’en parler ensemble, et je crois qu'une société qui abandonne les lieux où l'on imagine ensemble prépare des violences plus grandes encore.


Alors peut-être que je suis vieille...Ou peut-être que j'ai simplement cessé de croire qu'il faut remercier quand on nous demande de faire toujours plus avec toujours moins.

Peut-être qu'il est temps de dire que la poésie n'est pas une décoration que l'on accroche quand tout va bien. Elle fait partie des choses qui permettent à une société de tenir debout.


Et je, nous, continuerons à défendre cette idée. Les héroïnes ne sont pas seulement dans les contes.

Elles sont aussi dans toutes celles et tous ceux qui, malgré les vents contraires, continuent à ouvrir des espaces où l'on peut encore rêver, penser, débattre et faire société.


Nous sommes à J-7 du début du festival. Réservez vos places: nous vous attendons avec joie.


Pour aller plus loin (entre autres...et je sus preneuse d'autres idées)



Podcasts et radio


Arts, santé et démocratie

Ces travaux rassemblent plusieurs centaines d'études montrant les effets des pratiques artistiques sur la santé mentale, le lien social et la résilience des territoires.


Mes ancêtres préférées

Anne Sylvestre, Virginia Woolf, Audre Lorde, Gisèle Halimi, Ursula K. Le Guin, Françoise d'Eaubonne, Starhawk, Suzy Platiel, Nastasja Martin, Rebecca Solnit, Marjane Satrapi ..

Ces femmes qui nous soufflent encore : « Continuez. Racontez. Chantez. Organisez-vous. Et surtout, ne laissez personne vous convaincre que l'imaginaire est secondaire.

 
 
 

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page