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Ce que l'on apprend dans un conte qu'on n'apprend nulle part ailleurs

  • Photo du rédacteur: Anne-Gaël Gauducheau
    Anne-Gaël Gauducheau
  • 27 juin
  • 4 min de lecture

Pourquoi raconter encore des contes aujourd'hui ?

La question revient souvent (et depuis 16 ans dans l'émission: "C'est pas pour dire", diffusée chaque samedi sur la radio Jetfm 91.2 en région nantaise)


À l'heure des séries, des réseaux sociaux, des intelligences artificielles et des connaissances disponibles en quelques secondes, pourquoi continuer à écouter une vieille histoire qui commence par « Il était une fois » ?

Peut-être parce que les contes transmettent des savoirs qu'aucune autre école n'enseigne.

Ils nous apprennent d'abord à vivre. Et vivre, dans les contes, signifie toujours vivre avec.

Avec les autres, bien sûr. Mais aussi avec le vivant

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Dans les contes merveilleux, les arbres parlent, les oiseaux donnent des conseils, les montagnes répondent, les rivières décident d'aider une jeune fille, un renard devient un allié, une vieille femme connaît le chemin que personne ne voit. Les animaux, les plantes, les pierres, les sources, le vent, les saisons ne sont jamais un décor. Ce sont des êtres avec lesquels il faut apprendre à entrer en relation.

Le héros, l'héroïne ne conquiert pas le monde: il elle apprend à l'habiter.


Elle sait qu'on ne traverse pas une forêt comme on traverse un parking. Il comprend qu'il faut demander, remercier, observer, écouter. Il offre son dernier morceau de pain à un inconnu, libère un poisson, épargne un vieil arbre, aide une fourmi. Plus tard, ce sont ces mêmes êtres qui viendront le secourir.

La force ne sauve presque jamais le héros. Ce qui le sauve, c'est la qualité de sa relation au monde.


Les contes merveilleux constituent peut-être la plus ancienne pédagogie de l'écologie.

Une écologie de la relation. Ils nous apprennent que nous ne sommes jamais seul·es au monde, que nous faisons partie d'une immense communauté du vivant. Ils nous rappellent qu'avant de protéger une rivière, une forêt ou un animal, il faut peut-être réapprendre à leur parler, à les écouter, à reconnaître qu'ils ont quelque chose à nous apprendre.


Depuis quelques années, des penseurs comme Charles Stepanoff, Baptiste Morizot, Nastassja Martin, Philippe Descola ou Vinciane Despret nous invitent à repenser notre manière d'habiter la Terre. Chacun avec ses mots montre que les humains ne vivent pas face au vivant, mais au milieu de lui.

Les contes le savaient déjà: depuis des millenaires, ils racontent une véritable diplomatie avec le vivant.


Mais ils nous enseignent encore autre chose.

Notre époque aime les réponses simples. Les contes, eux, aiment les questions qui restent ouvertes.

Nous cherchons souvent le sens d'un conte, comme s'il fallait découvrir la bonne interprétation. Pourtant un conte n'a jamais un seul sens: il est profondément polysémique.

Il parle à plusieurs endroits de nous en même temps.

À notre intelligence, bien sûr. Mais aussi à notre mémoire, à nos émotions, à notre corps, à nos rêves, à notre histoire familiale, à notre imagination, à notre expérience du monde. Peut-être même à des mémoires plus anciennes, plus enfouies, qui traversent les générations et dont nous ignorons tout.

Un conte ressemble moins à une démonstration qu'à un écosystème.

Chaque élément existe parce qu'il est en relation avec les autres.


Une vieille femme n'est jamais seulement une vieille femme. Une forêt n'est jamais seulement une forêt. Un loup n'est jamais seulement un loup.

La conteuse Claire Garrigue formule, avant de raconter un conte merveilleux enpublic, cette proposition que j'aime beaucoup : chaque personnage, chaque animal, chaque objet, chaque épreuve du conte pourrait être une partie de nous-mêmes. La vieille femme serait une forme de notre sagesse. Le loup, une puissance sauvage. La rivière, notre capacité à laisser circuler la vie. La montagne, l'obstacle qui nous oblige à grandir. La forêt, ce lieu où l'on se perd pour mieux se retrouver.


Alors le conte cesse d'être une aventure arrivée à quelqu'un d'autre, pour devenir le récit de notre propre écosystème intérieur.

Toutes les parts de nous s'y rencontrent : nos peurs, nos désirs, notre courage, nos blessures, notre mémoire, nos rêves, notre intelligence, notre intuition.

Aucune n'est rejetée.

Toutes ont quelque chose à dire.

Peut-être est-ce cela, au fond, que les contes nous apprennent: à ne pas découper le monde en morceaux. À ne pas opposer la raison et l'imagination, le corps et l'esprit, l'humain et le reste du vivant, le conscient et l'inconscient.


Ils nous invitent à retrouver une pensée plus vaste, plus souple, plus relationnelle.

Une pensée qui accepte que plusieurs vérités coexistent.

Une pensée qui écoute avant de conclure.

Une pensée qui sait que vivre ne consiste pas seulement à résoudre des problèmes, mais à apprendre, toute sa vie, à entrer en relation.

Avec les autres.

Avec le vivant. Avec l'invisible.

Et avec toutes les parts de nous-mêmes qui cherchent, depuis toujours, à retrouver leur place dans le même récit.


Pour aller plus loin…

Quelques livres qui inspirent le Festival des Héroïnes et qui prolongent, chacun à leur manière, cette réflexion sur les contes, le vivant et notre façon d'habiter le monde.

  • Nicole Belmont, Le Pouvoir des contes

  • Baptiste Morizot, Manières d'être vivant

  • Nastassja Martin, A l'Est des Rêves

  • Charles Stepanoff, L'Animal et la Mort

  • Philippe Descola, Par-delà nature et culture

  • Vinciane Despret, Habiter en oiseau

  • Marie-Louise von Franz, L'Interprétation des contes de fées

  • Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie

  • ....et plus modestement Anne-Gaël Gauducheau, Voyages, Dieux et Rêves


Et surtout… allez écouter des conteuses et des conteurs!

Les livres gardent les traces des histoires, mais nos voix les remettent en mouvement.

 
 
 

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